Se développent et se propagent de plus en plus autour de nous «des maladies du lien» : cette forme d’impuissance aiguë à accepter des liens partiels, provisoires et l’irrépressible envie de les remplacer par un lien définitif et total.
Autrement dit par un lien narcissique, qui ne vous lie qu’à vous-même via l’objet «absolu». Tout à fait le type de lien que procure la drogue.
La drogue n’est pas seulement celle fournit par les dealers. On peut aussi se droguer au travail, à l’argent, à la secte, au fanatisme, au Luxe même et par-dessus tout, à l’image de soi. S’y réduire au point de ne plus savoir que faire quand on est sans.
Cette addiction à l’image de soi donne, ou plutôt impose, un lien qui fait Loi, celui qui identifie le sujet à cette loi. Et sans ce lien, le corps est en manque, en détresse. Il est devenu ce lieu des lois, des contraintes et d’assujettissements terribles parce qu’il est le porteur contemporain de cette image de soi, le responsable de ce que chacun peut paraître et devenir au regard de l’autre.
Ivres d’eux-mêmes perfusés aux selfies, ces corps qui bougent si bien dans les codes se font voir sur le « catwalk » de la Jet-set. Des couples d’un genre nouveau.
Cet été, ils déambulent lascifs en attelages gagnants dans les enclos d’Ibiza ou les hélicos tropéziens. On les sait en équilibre stable accoudés aux rebords d’une piscine à Dubaï. Mykonos ou St Moritz, en peignoirs signés des palaces à SPA de Monte Carlo, St Moritz ou dans des villas de Porto Fino. Rien à voir avec ces anciens couples fusionnels, ces amoureux éthérés de la Colombe d’Or ou de Cadaquès, qui ne voulaient faire qu’un. Très loin aussi des couples narcissiques et colériques des films de Vincente Minnelli ou Joseph Mankiewicz qui comptaient pour deux. A la vie. A l’amour.
Ceux là, font couple sur autre chose : ils ne comptent que sur eux-mêmes et sont unis par un tout autre contrat : l’exaspération narcissique. Aussi comique que cela puisse paraitre, leur projet n’est pas d’être ensemble. Mais d’être soi. Ensemble pour être en soi. Alors dans son incomplétude, on instrumentalise ce que l’on est impuissant à voir comme Autre. Cet autre dépecé de toute son altérité, vidé de son sujet, que l’on incorpore comme objet, accessoire, rallonge de soi et que l’on manipule avec dextérité comme sensualité au gré des tendances de la saison.
Des corps d’hommes, ciselés, gonflés, tatoués, épilés, bronzés, crémés plus que de raison, portant sur leur ventre, tel un petit trophée phallique, leurs récentes progénitures. Les visages masqués par des lunettes Prada ou Gucci, ils portent des chaussures Dior et au poignet une énorme « Off-Shore », en contre poids à son abjection du temps qui passe et qui ramollit l’image. Jamais montres n’auront autant montré.
Elles, l’allure longiligne, chaloupant telles de petites filles dans les Louboutin de leurs mamans, galbées de leurs shorts en jean APC déchirés rageusement de leurs propres mains, soutiens gorge-brassière débordant de poitrine montrant nombril, un Itbag à la main, comme sac de survie et de premier soin.
Cette petite fille à l’esthétique Instagram, à la blondeur d’ange exterminateur, tout droit sortie du vestiaire de la presse People, ne regarde personne et rien : elle veut simplement être vue… C’est son devoir de « vacance ».
Ils ne parlent à personne mais s’adressent à tout le monde via leurs teeshirts à messages bavards.
L’un et l’autre, ustensile – partenaire du narcissisme de chacun, s’utilisent comme des prothèses, des prolongements d’eux-mêmes. Ils sont dans une symbiose orthopédique et jouissent de leur incomplétude : mais pas ensemble, chacun pour soi.
Symbiose néanmoins pas infamante du tout, qui marche plutôt bien et redéfinit un éthos masculin – féminin original, une panoplie du couple doté de son propre équilibre. Une démarche comme une autre où au final chacun à ses minerves et ses béquilles. Il n’y a pas de recettes miracles !
Ils font couple sur quelque chose qui, peut-être, nous trouble ou nous séduit dans son effet-miroir ; la surcompensation phallique. Quoique bien balancée, cette surcompensation exhibe toujours dans ses surpiqûres une gigantesque solitude et donne à voir, dans le plissé de son caché-montré, une intimité insoupçonnée et fragile, demeurée cachée, d’abord à soi-même. Dans leur besoin de «distinction», paradoxalement, ces nouveaux couples s’aiment à la passion. Une passion de people, utilitaire et performante, chatoiement narcissique et atemporel qui gomme, le temps d’une jouissance, les différences.
A commencer par les différences de sexes, pour nous abîmer dans la fascination opportuniste de l’autre alors parfait reflet de nous mêmes. Cette passion tant vantée et boostée par les médias TikTokisés et autres WhatsApp et Messenger – qui nous permettent d’être «reliés», enchaîner dirons certains, à l’autre en continu – entretient le mirage de la similitude et la sensation que l’autre est nôtre, complètement.
Pour autant, nulle étreinte ne transpire vraiment de ces images car on est dans le
« masturbatoire ». C’est à dire, cet amour inconscient et primaire du reflet, du scintillement de sa propre image dans le regard de l’autre. Cet autre devenu, pour
le coup, un « sex-toy » complice d’une auto érotisation assumée.
En traversant, main dans la main, comme des enfants exhibitionnistes et impudiques, le monde qui ne peut que les regarder, ils font aussi couple sur une volonté de domination. De se dominer. D’où la maîtrise de leur image, la gestion de leur posture, comme un parfait branding d’eux-mêmes. C’est la peur du noir.
Ces « Ken» et ces «Barbie» des temps modernes parviennent à apaiser leur terreur d’exister que sur la «scène» sociale, le seul endroit autorisé par le socius où il reste convenable d’exprimer ses fantasmes en replongeant dans ces expériences infantiles du déguisement, du jeux de rôle. Le seul endroit aussi où, pour un temps seulement, dans cette ultime réserve dévolue à la fantaisie, on peut échapper aux nécessités de la vie et aux contraintes de la réalité.
Mais gare aux sorties de scène et à la folie mégalomaniaque de modifier la réalité en fonction de ses fantasmes. Il ne suffit pas d’avoir les moyens économiques (les marques de puissance ). Encore faut-il disposer des moyens psychiques d’approcher sans y sombrer, cette réserve de l’incréé en soi… au devenir aléatoire.
A l’heure où se dessinent dans les petits ateliers de notre culture postmoderne de nouveaux modèles d’hommes et de femmes emmitouflés, il faut apprendre à aimer un lien pour pouvoir le quitter sans y perdre toute la symbolique qui, seule, permet de changer de lieu, de cadre ou de registre sans avoir peur de tout perdre.
Car mieux que de savoir jouer, il faut apprendre à changer de jeu.